Gaspard et le Sifflet Magique
Il était une fois il y a bien longtemps, dans un village perdu dont on a oublié le nom, loin derrière les collines mauves, un jeune garçon qui s’appelait Gaspard. L’histoire ne nous dit pas son âge. Six ans, peut-être sept… On se souvient seulement qu’il avait un bon cœur et gentil caractère. Son père était parti à la guerre mais hélas n’en était jamais revenu, si bien que le petit garçon était orphelin et que sa mère était veuve. Leur modeste chaumière appartenait au redoutable oncle Archibald, un parent éloigné du père. Un peu à contrecœur celui-ci avait accepté, après la guerre, que la mère et le fils restent vivre là, car ils n’avaient nulle part où aller. En vérité, le vieillard se moquait de cette bicoque comme d’une guigne ; il y avait bien assez de place pour lui dans la grande demeure qu’il habitait, à plusieurs lieues de là, dans un autre village. Il exigea pourtant, en échange de sa charité, que les quelques arpents de terre qui entouraient la masure fussent entretenus convenablement, question de principe, et qu’on lui paie, en guise de loyer, chaque année au dernier jour d’août, le bénéfice tout entier de la récolte de l’été. La mère et son enfant n’auraient qu’à garder pour eux quelques sacs de blé pour faire leur pain de l’année.
C’était un métier bien difficile pour cette femme seule et son petit garçon. Mais la mère ne manquait pas de courage, et l’enfant y mettait tout son cœur pour l’aider aux travaux des champs, autant qu’il le pouvait bien sûr, au vu de son jeune âge. Ils passèrent donc ainsi la première année à travailler dur tous les deux. La vieille maisonnette était en bien piteux état, pleine de courants d’air. Le feu de la grande cheminée ne réchauffait pas assez les froides nuits d’hiver, et le chaume du toit était si fatigué que l’on pouvait entendre, les jours de grande averse, les ‘plic’ et les ‘ploc’ de la pluie marteler les parois des bassines rouillées, disposées ça et là pour ne pas être inondé.
Par chance, la moisson avait été favorable. La mère put vendre tout le blé, et le dernier jour d’août, quand l’oncle Archibald était venu, il fut payé comme convenu.
Mais au printemps suivant, une sécheresse précoce s’installa dans toute la région qui dura tout l’été. Pas le moindre nuage à l’horizon, pas la plus petite averse sur les champs. Le soleil brilla si fort que la terre devint sèche comme le sable. L’eau manqua pour tout, du plus petit brin d’herbe au dernier grain de blé. Et lorsqu’un après-midi, encore plus chaud que tous les autres, un violent orage de vent et de grêle se leva et déchira le ciel fauchant le champ jusqu’au dernier épi, les efforts d’une année toute entière se virent anéantis. En un instant, toute la récolte fut perdue et il n’y eut plus rien à faire…
Voyant s’abattre sur eux ce désastre irréparable, la mère tomba sur les genoux et pleura dans ses mains. Jamais l’oncle Archibald, dont on disait le cœur aussi sec qu’un pruneau, n’admettrait aucune excuse ni aucun retard pour le paiement de son fermage, et sûrement qu’il les chasserait de chez lui, sans pitié ni remord.
— Ah ! Si seulement tu étais déjà grand, se désola la pauvre femme en se tournant vers son enfant, tu parviendrais peut-être à nous sauver de ce malheur ! Mais tu es encore si petit, qu’est-ce que tu pourrais faire ? Nous avons tout perdu ! Qu’allons-nous devenir à présent ?
Et ses larmes inondèrent son visage encore plus que la pluie. Devant le désespoir de sa mère, l’enfant se sentit bien impuissant et son cœur déborda d’un chagrin beaucoup trop gros pour lui. Il courut se réfugier au poulailler pour raconter sa peine à son amie Roussette, une gentille petite poule qui savait si bien l’écouter et qui le consolait quand il était trop triste.
— La vie est si cruelle, dit-il en s’essuyant le nez dans ses jolies plumes rousses toutes douces, et les grandes personnes ont beaucoup trop de problèmes. Je ne veux jamais devenir grand, cela me fait trop peur !
La situation était bien compliquée et pour une fois, Roussette ne sut pas quoi lui dire pour le calmer. Elle se contenta donc d’essuyer ses larmes et de le prendre sous ses ailes pour le câliner, car parfois le silence parle mieux que les mots.
Le clocher de l’église sonna sept heures du soir. L’enfant, réconforté, souhaita une bonne nuit à son amie et rentra à la maison. Dehors, la pluie avait cessé et au firmament, la nuit avait déroulé un beau tapis de velours noir où brillaient un million d’étoiles, saupoudrant de leurs reflets nacrés la maison détrempée et le champ ravagé. Mais le cœur de Gaspard était encore bien lourd. Il dîna sans rien dire et sa mère respecta son silence. Seul le toit de chaume égrenait en cadence ses lourdes gouttes sur le bord des bassines. Plic-ploc… Plic-ploc…
Le petit garçon termina sa soupe, embrassa sa mère et monta se coucher au grenier. Allongé sur son matelas de paille, les bras croisés sous l’oreiller, il regardait le ciel et les étoiles de tout son cœur, espérant sans doute on ne sait quel miracle. Mais il était si fatigué que ses yeux papillotaient déjà, et un profond sommeil l’emporta vers le pays merveilleux de ses rêves.
Il ignorait encore à ce moment précis que bientôt, ses pas le mèneraient vers un destin insoupçonné.
Le lendemain matin, au premier chant du coq, la mère qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit vint réveiller son fils en toute hâte.
— Lève-toi vite, mon enfant ! J’ai bien réfléchi : c’est grâce à toi que nous serons sauvés ! Écoute-moi bien attentivement : le dernier jour d’août pour payer le loyer est encore loin, et tout espoir n’est pas perdu. Tu vas aller jusqu’au manoir et tu te présenteras à l’oncle Archibald. Il faudra tout lui raconter, l’orage d’hier et la récolte perdue. Ensuite, tu lui proposeras tes services pour gagner de quoi rembourser le fermage. Je parie qu’il trouvera bien quelque chose à te confier ! Après tout, en famille, il est coutume de s’entraider. Et nous sommes la seule parenté qui lui reste, cela doit bien compter un peu ! Il sera un peu plus clément, si la demande vient d’un enfant. Et puis…
Elle baissa les yeux et joignit les mains dans une sorte de prière :
— Il n’est peut-être pas… aussi terrible qu’on le dit ?
En entendant ces derniers mots, Gaspard sentit un long frisson glacé lui parcourir l’échine. Mais pour ne pas montrer sa peur, il ravala la grosse boule qui lui serrait la gorge, sourit courageusement, et sans plus attendre se prépara. Il sauta dans ses gros sabots de bois et attrapa son bâton de marche, n’oublia pas son béret pour se protéger du soleil et passa autour de lui la sangle de sa musette, dans laquelle sa mère avait glissé – entre un petit couteau et trois bouts de ficelle qu’il emmenait toujours partout – une pomme rouge bien juteuse et un quignon de pain. Promptement il se mit en chemin, promettant à sa mère d’être prudent. Il se retourna une dernière fois, fit un dernier grand signe de la main et s’éloigna enfin à grandes enjambées. Lorsque le toit de chaume eut complètement disparu derrière les collines mauves, il quitta la grand route et bifurqua vers un chemin creux, sans se douter encore que l’aventure venait de commencer.
Chemin faisant, Gaspard tâchait de rassembler ses souvenirs. L’oncle Archibald… La seule fois de sa vie qu’il l’avait vu venir chez eux, il avait été tellement impressionné qu’il avait déguerpi à toute vitesse pour aller se cacher sous les plumes de Roussette et n’était ressorti du poulailler que quand sa mère l’avait appelé. Quelle frousse il avait eue, ce jour-là ! Il se souvenait seulement de sa haute silhouette, de son long manteau noir qui tombait sur ses chaussures et d’un étrange chapeau pointu à large bord, comme celui d’un magicien ; et aussi que le vieil homme paraissait très sévère derrière sa barbe grise. Brrr…
On disait de lui qu’il vivait seul, à l’écart du monde, dans l’ancienne demeure d’un prince, ou peut-être d’un seigneur, qui portait le nom étrange de Manoir du Corbeau-Noir – sans doute à cause de l’accoutrement du vieillard. Ce n’était pas vraiment un château, plutôt une grande bâtisse de pierres, au toit de tuiles creuses usées par le temps, et qui se situait au beau milieu d’une immense forêt de pins et de cèdres plusieurs fois centenaires : la Forêt des Bois-Perdus. Certains croyaient même l’homme un peu sorcier et personne, au grand jamais, n’aurait osé s’aventurer au-delà de la haute muraille de pierres jaunes qui entourait la propriété.
Tout cela n’était pas très encourageant et notre jeune ami n’en menait pas large…
Le soleil était déjà haut dans le ciel et Gaspard commençait à avoir chaud et soif. Il s’approcha d’un petit ruisseau, presque tari à cause de la sécheresse, mais où coulait encore un fin filet d’eau claire et fraîche. Il ôta son béret et se penchait pour se désaltérer lorsqu’il entendit soudain une toute petite voix semblant venir du fossé :
— Au secours… À moi… Je suis blessée… Y aura-t-il quelqu’un pour me venir en aide ?
Très surpris, le petit garçon regarda tout autour de lui, mais d’abord il ne vit rien du tout. Le gazouillis plaintif insista de nouveau :
— À l’aide… Je suis blessée et j’ai très mal… Quelqu’un pour me secourir ? Pitié…
N’écoutant que son bon cœur, Gaspard remua des feuilles, des branches, des tas de pierres, fouilla la berge du ruisseau et découvrit enfin, caché sous des brins d’herbes sèches, un tout petit oiseau en bien mauvaise posture.
— Oh la la, pauvre petit oiseau ! Mais que t’est-il arrivé ?
Au prix d’un gros effort, l’oiseau se laissa glisser sur le côté pour lui montrer son flanc, et Gaspard comprit tout de suite ce qui n’allait pas : une aile s’était pliée de travers et se trouvait dans une position insolite complètement biscornue. La pauvre petite bête remua doucement la tête et soupira de soulagement :
— Bénies soient toutes les fées de la Forêt des Bois-Perdus ! Heureusement, te voilà ! Quelle chance Gaspard, que tu m’aies retrouvée ! J’ai eu si peur que tu passes ton chemin sans m’entendre ! Je commençais vraiment à me décourager !
Stupéfait, l’enfant se frotta les oreilles et ouvrit de grands yeux tout ronds :
— Mais… Mais… Tu parles ? Et comment tu sais mon nom ?
Ayant reçu des fées de la forêt le don de la parole, l’oiseau magique répondit, amusé :
— Eh oui Gaspard, je parle. Et je te connais bien, tu sais ? Tu es le gentil petit garçon qui vit là-bas, derrière les collines mauves, avec ta maman, dans une bien triste maisonnette que votre oncle Archibald vous a euh… disons… prêtée. Hmm. Nous verrons cela plus tard. Je sais aussi ce qui vous est arrivé hier, à cause de l’orage, et que toute votre récolte a été perdue. Quelle affreuse calamité ! Tu as dû avoir drôlement peur, dis-donc ! Et puis… Je sais surtout que tu as décidé de ne pas devenir une grande personne. Ça, c’est Roussette qui me l’a dit ce matin.
L’oiseau marqua une petite pause et posa son fin bec noir sur la plus longue plume de son aile valide pour réfléchir.
— Hmm. De cela aussi, nous reparlerons… mais pas maintenant. Pour le moment, l’important c’est d’accomplir la mission que ta maman t’a confiée : aller au Manoir du Corbeau-Noir pour tout expliquer à ton oncle. Bravo ! C’est une excellente idée ! Et toi, tu es un petit garçon drôlement courageux ! Espérons seulement qu’Archibald voudra bien te recevoir. Hmm… C’est qu’il n’a pas toujours un caractère très facile, tu sais ? Mais bon, il a sûrement de bonnes raisons… Oui, oui, probablement… Un peu comme tout le monde, quoi. On est comme on est…
Face à ce drôle de petit oiseau aussi bavard que bien renseigné, Gaspard, la bouche grande ouverte, s’était laissé tomber sur le derrière et se grattait la tête, complètement éberlué.
— Oh ! Mais pardon, toutes mes excuses ! Je parle, je parle, et je manque totalement de savoir-vivre ! Ça doit être à cause de la frayeur que j’ai eue, tout à l’heure, quand j’ai cru que tu ne m’entendrais pas. Laisse-moi me présenter !
Et l’oiseau esquissa une petite courbette, un peu bancale tout de même à cause de son aile blessée.
— Mon nom tout entier est « Élira l’hirondelle magique, Fée de la Forêt des Bois-Perdus ». Mais appelle-moi juste Élira, cela suffira bien. C’est un joli nom pour un oiseau, Élira, tu ne trouves pas ? Moi je l’aime bien, c’est mélodieux, et bucolique, et… euh… Hmm. Oui. Bon. Si tu veux bien, on va en rester là pour le moment. Il vaudrait mieux que tu m’aides d’abord à remettre mon aile à l’endroit. Si tu y arrives, bien sûr… Aïe ! fit-elle soudain, car tout en parlant elle s’était agitée un peu trop et en avait presque oublié son aile meurtrie.
— C’est quand même idiot, siffla-t-elle dans son bec, un peu fâchée contre elle-même. Voilà ce que c’est, que d’être toujours trop pressée et de vouloir tout faire en même temps, ça m’apprendra ! Figure-toi que j’ai volé en rase-mottes pour boire un peu d’eau au ruisseau. Mais j’avais le soleil dans les yeux, alors j’ai piqué du bec un peu trop vite et voilà, patatras : j’ai loupé mon atterrissage. Quelle maladroite je fais ! Bon, voyons… Aurais-tu par hasard dans ta musette de quoi me confectionner une petite attelle ? Je ne pense pas que mon aile soit cassée, mais il faudrait la bander pour qu’elle guérisse au plus vite. C’est que j’en ai besoin tout le temps pour voler, moi… Aïe ! fit-elle de nouveau misérablement, car elle avait encore bougé sans y prendre garde.
Pendant qu’Élira gazouillait joyeusement, Gaspard s’était assis à côté d’elle et avait remis son béret sur sa tête, à cause du soleil. Il ouvrit sa musette et en sortit son petit couteau, et aussi un bout de ficelle. Parmi les herbes sèches, il dénicha trois brindilles de thym sauvage qui feraient bien l’affaire, réfléchit, mesura l’aile, coupa la ficelle en deux longueurs égales, tira très doucement sur l’aile abîmée pour la remettre en place et enfin fixa le tout bien solidement, avec un large nœud papillon par-dessus pour faire joli. Élira se sentit tout de suite mieux ! Elle posa son doux regard sur l’enfant et une petite larme glissa le long de son bec noir, car elle n’arrivait pas à trouver de mots assez forts pour exprimer sa reconnaissance à son sauveur. Et pour une petite hirondelle qui avait hérité du don de la parole, c’était tout de même un comble de ne pas savoir quoi dire !
Le petit garçon était bien content d’avoir pu soulager sa nouvelle amie. Et tandis qu’elle se remettait de ses émotions, il plongea la main dans l’eau pour lui donner à boire et partagea avec elle un petit bout de pomme et quelques miettes de pain. De sous son aile valide, Élira retira alors un objet minuscule, accroché à un fil d’or, jusque là bien caché dans le duvet de son petit ventre doux.
— Cher petit, dit-elle avec un peu de cérémonie dans la voix, je ne sais pas ce que je serais devenue sans ton aide aujourd’hui. Je t’en prie, accepte ceci pour te remercier. C’est un sifflet magique. Surtout ne le perds pas ! Garde-le toujours précieusement autour de ton cou, car on ne sait jamais : tu pourrais bien en avoir besoin un de ces jours… Si c’est le cas, tu n’auras qu’à siffler dedans trois fois de suite, de toutes tes forces. Toi tu n’entendras rien car le son est magique, mais moi je l’entendrai et je volerai à ton secours. Maintenant il est temps de te remettre en route. Le manoir est encore loin. Allez mon garçon, courage ! Et tu verras, je suis sûre que tout finira par s’arranger…
Et elle ajouta sur un ton mystérieux, comme si elle parlait pour elle-même :
— Va, mon enfant, ton destin t’attend…
Le garçon accepta le cadeau et remercia l’hirondelle. Il passa le fil d’or autour de son cou et prit bien soin de cacher le sifflet sous sa chemise, tout contre son cœur, afin ne pas le perdre. Mais lorsqu’il releva la tête pour faire ses adieux à Élira, celle-ci disparaissait déjà à l’horizon, laissant flotter derrière elle un petit gazouillis qui répétait joyeusement : « Au revoir… Au revoir… ».
Gaspard ramassa son béret, sa musette et son bâton et se remit en chemin. Bientôt il arriva au Manoir du Corbeau-Noir et sut que le moment était venu d’affronter ce qu’il redoutait le plus : la rencontre avec le redoutable oncle Archibald…
Bravement, il longea le mur de pierres jaunes et s’approcha d’une immense porte en fer forgé qui semblait ne pas avoir été franchie depuis des lustres. Tandis qu’il se hissait sur la pointe des pieds pour attraper la corde de la cloche, il s’aperçut que la grille n’était pas fermée à clé. Il empoigna les barreaux rouillés, poussa dessus de toutes ses forces et la porte s’ouvrit dans un sinistre fracas ! Pétrifié il se figea et le bruit cessa aussitôt. L’ouverture était assez large pour le laisser passer, mais il hésitait maintenant à s’avancer dans l’allée… L’oncle Archibald serait sans doute très fâché de le voir entrer chez lui sans y être invité !
C’est alors qu’il remarqua quelque chose de tout à fait inattendu dans un endroit aussi lugubre : une douce odeur, chaude et sucrée, embaumait l’air tout autour de lui et venait lui chatouiller les narines. Hmmm, comme cela sentait bon ! Il en avait l’eau à la bouche ! Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Poussé par la curiosité, le petit garçon surmonta sa frayeur, dépassa les grands cyprès qui entouraient le manoir telles des sentinelles protectrices et s’avança vers la grande porte d’entrée en bois. Et plus il avançait, plus l’odeur était délicieuse, envoûtante, ensorcelante même !
— On dirait du gâteau au chocolat, pensa-t-il tout bas, ou peut-être de la crème à la vanille… Hmmm… ! Et de gourmandise, il se lécha les babines.
De plus en plus intrigué Gaspard avança encore, à pas de loup, jusqu’à une fenêtre qui donnait sur une grande cuisine. Il frotta le carreau de la main, y colla son nez pour mieux voir ce qu’il y avait à l’intérieur et découvrit alors, posée sur une longue table, une énorme pile de galettes, bien chaudes, fumantes et croustillantes, que quelqu’un venait tout juste de préparer. Il était tellement absorbé par sa découverte alléchante qu’il n’entendit même pas le bruit des pas sur le gravier, derrière lui :
— Voyez-moi ça ! Eh bien en voilà des manières ! Que fais-tu là, petit chenapan ?
L’enfant sursauta si brusquement qu’il manqua de tomber à la renverse. Il se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec une petite paire de lunettes, rondes et argentées. Chignon gris et tablier de dentelles, une vieille femme le dévisageait à travers. Sourcils froncés et poings sur les hanches, elle attendait de toute évidence une explication acceptable ! Gaspard était devenu blanc comme de la craie. Il essaya de bredouiller quelque chose, mais rien de compréhensible ne franchissait ses lèvres.
— Hou, la la la la ! Mais qu’est-ce que c’est que ce charabia, je ne comprends pas un mot ! Cesse donc de trembler comme une gelée de groseilles mal cuite, et dis-moi plutôt ce que tu fais ici. Je ne vais tout de même pas te manger ! affirma la vieille femme, un peu moins brusquement cette fois.
— Je suis… Je… Je cherche mon oncle Archibald, bafouilla Gaspard, aussi clairement qu’il en était capable. Je dois lui parler d’une affaire. Une affaire très importante. De toute urgence. Oui c’est ça : de toute urgence !
Et puis il ajouta, comme pour s’excuser :
— Euh… S’il vous plaît, madame…, car c’était un petit garçon très poli.
— Ah oui ? Hmm… Ton oncle Archibald, tu dis ? Je vois, je vois… Ne serais-tu pas par hasard ce fameux Gaspard, dont m’a parlé tantôt mon amie Élira ?
— Élira ? Vous la connaissez ? demanda Gaspard, un peu rassuré.
— Mais bien sûr que je la connais. Tout le monde ici connaît Élira ! Et d’ailleurs, je dois te féliciter pour l’attelle que tu lui as fabriquée. Tu as fait du très joli travail, mon garçon et Élira va déjà beaucoup mieux ! Mais là n’est pas la question…
De l’index, elle remonta ses lunettes qui avaient glissé sur le bout de son nez et sembla réfléchir tout en regardant autour d’elle. Elle finit par lui désigner du doigt un petit banc, près de la fenêtre.
— Attends-moi là-bas. Je vais aller voir si Archi est d’humeur à recevoir un visiteur inattendu encore aujourd’hui. C’est qu’il va être l’heure de son goûter, alors je ne sais pas trop… Ne bouge pas d’ici, je reviens ! Ah, au fait…, dit-elle encore, en mimant une petite révérence. Je suis enchantée de te connaître, Gaspard. Je me nomme Ernestine et je suis la gouvernante de ce manoir. Et la cuisinière. Et la lingère, aussi… Et… Bon, j’y vais. Et ne t’avise pas de toucher à mes galettes ou sinon il t’en cuira mon grand, tiens-le toi pour dit ! J’ai préparé le compte juste : trente-trois. Oui, oui, trente-trois, pas une de moins, pas une de plus ! Archi est intraitable sur ce point : les galettes de son goûter, c’est sacré ! Il a ses habitudes, vois-tu ? Il y a plus d’un demi-siècle que je m’occupe de lui, et tous les après-midi à quatre heures pile, c’est toujours la même chose : il veut trente-trois galettes pour son goûter, et pas une seule fois en cinquante ans cela n’a changé ! Mais ça, jeune homme, personne ne doit jamais le savoir, tu m’entends ? C’est un secret très bien gardé ! Alors si Archi consent à te recevoir, surtout tu n’en parle pas, sous aucun prétexte, sinon toi et moi : couic ! Nous serons chassés d’ici pour toujours ! C’est bien compris ?
Terrorisé, Gaspard, muet, hocha la tête de haut en bas et la vieille femme disparut dans le manoir.
L’odeur chaude et sucrée des galettes flottait toujours dans l’air, mais il avait très peur d’être chassé à tout jamais par un oncle Archibald furieux. Gaspard alla donc s’asseoir sagement sur le banc et essaya de penser à autre chose. Avec toutes ces émotions et la chaleur de l’après-midi, l’enfant commençait à se sentir fatigué. Il s’appuya contre le mur, ferma les yeux juste un moment et comme dans un rêve, revit sa grand-mère disparue qui lui préparait, elle aussi, de bien bonnes galettes quand il était tout petit. Perdu dans ses souvenirs, il sursauta comme un cabri lorsqu’on le secoua vivement par le bras :
— Bonjour, mon jeune ami ! dit une grosse voix tonitruante. En voilà une tenue ! Est-ce que tu dors ? On m’a dit que tu voulais me voir, mais je n’ai pas très bien compris pourquoi. Allons, explique-toi, je n’ai pas beaucoup de temps à te consacrer. J’ai… quelque chose à faire. Je dois… C’est l’heure de… Enfin, je vais être en retard !, dit la voix, agacée. Alors, qu’est-ce que tu veux ?
Gaspard s’était levé d’un bond et son cœur battait aussi fort qu’un tambour de fanfare. Son regard rencontra d’abord un grand manteau noir, puis une longue barbe grise, et enfin un étrange chapeau pointu… L’oncle Archibald ! Rassemblant tout son courage, le garçon avala sa salive et expliqua au vieillard la raison de sa présence. Lorsqu’il eut terminé son récit, il ajouta encore « S’il vous plaît, mon oncle », car il voulait montrer qu’il était bien élevé.
Sans un mot, le vieil homme prit sa longue barbe entre ses mains et sembla très embarrassé.
— Un emploi ! Pour un petit garçon ! Saperlipopette, quelle drôle d’idée ! Mais qui a bien pu te mettre dans la tête de pareilles sornettes ! et il tripatouilla si fort sa barbichette que quelques poils gris s’en échappèrent.
— Et pourquoi pas t’envoyer chatouiller la queue d’un dragon, pendant qu’on y est ! Calembredaines et billevesées ! Non, non et non, ce n’est pas possible ! Tu es beaucoup trop jeune pour travailler, mon garçon ! Le temps viendra bien assez vite pour les responsabilités de grandes personnes… Quand tu seras devenu un homme… Tu verras ! Mais présentement, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire pour toi. Tu Es Trop Petit ! déclara-t-il enfin très fermement, comme pour se convaincre lui-même.
Les yeux de Gaspard se remplirent de larmes et sans autre discussion, le vieil homme lui tourna le dos. Mais à mi-chemin de la cuisine et de son goûter, il s’arrêta, fit demi-tour et revint sur ses pas.
— Hmm. À la réflexion… Il y a peut-être bien quelque chose que tu pourrais faire pour moi…
— Tout ce que vous voudrez, mon oncle ! s’écria Gaspard plein d’espoir, pourvu que cela puisse aider ma mère à vous payer ce qu’elle vous doit ! Et d’un rapide revers de main il sécha ses larmes.
L’oncle Archibald hésitait encore, et les poils de sa barbe en pâtirent un peu plus. Mais l’enfant lui paraissait si sincèrement dévoué à sa mère qu’il en éprouva quelque pitié et qu’à la fin, il accepta de lui confier une mission – de la plus haute importance à ses yeux – et dont il pensait le garçonnet suffisamment dégourdi pour en être capable.
— Là-bas, dit-il en désignant la forêt de sa longue main sèche et noueuse, au plus profond de la Forêt des Bois-Perdus, tu trouveras un chêne, sept fois centenaire. C’est le plus grand, le plus vieux et le plus majestueux de tout mon domaine. Son tronc est tellement grand qu’il faudrait être dix pour en faire tout le tour ! Creusée dans son écorce, tu y verras une porte, toute petite, juste assez large pour laisser passer un enfant. C’est là que j’allais me cacher lorsque j’avais ton âge, c’était mon refuge secret. J’y passais tout mon temps, à observer les biches et les petits oiseaux de la forêt, et aussi à jouer avec Bidouille, un farfadet un peu dérangé qui me faisait des farces pour me faire rire quand j’avais trop de chagrin, car mon père était très sévère, et bien souvent j’étais puni sans raison… Quand j’y repense, c’étaient quand même les plus belles années de ma vie… Mais lorsque mon père est mort, j’ai dû prendre sa suite au domaine pour m’occuper des affaires du manoir, et aussi d’un tas d’autres problèmes enquiquinants de grandes personnes, et j’ai eu tellement de soucis que j’ai laissé tout ça dans un coin de ma mémoire. Et depuis, je n’y suis jamais retourné…
Des regrets dans la voix, l’oncle Archibald eut soudain l’air très malheureux. Il tourna les yeux vers la Forêt des Bois-Perdus, se racla la gorge et reprit, d’une voix encore émue :
— Mais puisque tu es là et que tu veux absolument faire quelque chose pour te rendre utile, voici la mission que je te confie : dans ma cachette secrète, il y avait un vieux coffre en bois. C’est dedans que je rangeais tous mes trésors de petit garçon. Alors, s’il y est encore, et si tu le retrouves, tu me le rapporteras. Ah, mais j’y pense : pour entrer, il te faudrait d’abord connaître la formule magique, car c’est une porte enchantée. Le problème c’est que je l’ai oubliée, je ne m’en souviens plus du tout ! C’était il y a si longtemps… Oh, et puis débrouille-toi, tu trouveras bien une solution ! Et fais bien attention à ne pas te perdre en chemin : cette forêt est un véritable labyrinthe et si l’on n’y prend garde, on a vite fait de s’égarer ! Maintenant je dois te laisser, c’est l’heure de mon… Je suis pressé ! » Et le temps d’un clin d’œil, le vieil homme avait déjà disparu dans le manoir.
Gaspard n’avait pas dit un mot, mais il avait bien écouté : cela ne serait pas trop difficile. Sauf pour la formule magique… mais il verrait cela sur place. Il reprit son bâton, son béret et sa musette et s’enfonça d’un pas décidé dans les profondeurs de la Forêt des Bois-Perdus. Mais plus il avançait, plus il faisait sombre sous les branches des grands arbres et les feuillages des buissons, et bientôt il comprit qu’il avait tourné en rond et qu’il s’était perdu. Il se souvint alors du cadeau de l’hirondelle, sortit de sous sa chemise le minuscule sifflet et souffla dedans trois fois, de toutes ses forces, comme son amie le lui avait appris. Aussitôt, elle arriva en gazouillant :
— Eh bien mon petit ami, mais qu’est-ce que tu fais là ? Ce n’est pas du tout la bonne direction ! Regarde le sentier, là, juste devant toi, sous les fougères : c’est par là qu’il faut passer ! Ensuite, tu tourneras à droite et après c’est facile, tu verras, tu seras vite arrivé ! Au revoir… Au revoir… !
Et déjà elle s’élevait dans le ciel à tire d’aile, en gazouillant toujours aussi joyeusement.
L’enfant suivit le chemin que l’oiseau lui avait indiqué et arriva enfin au pied d’un vieux chêne, immense, sans aucun doute le plus vieux et le plus beau de toute la Forêt des Bois-Perdus. Il en fit tout le tour et repéra, camouflée dans le creux de son écorce, une toute petite porte que les années avaient entièrement recouverte de mousses et de lichens. Gaspard s’assit dans l’herbe en tailleur et posa le menton sur ses mains croisées. Comment allait-il bien pouvoir s’y prendre ? Il n’y avait ni clé, ni poignée ; l’oncle Archibald avait oublié la formule magique, et aucune autre idée ingénieuse ne lui traversa l’esprit. Il essaya quelques formules qu’il avait déjà entendues ailleurs, puis encore le fameux « Abracadabra ! », mais ce n’était pas ça non plus. Bien dépité, il se mit à parler tout haut :
— Et bien sûr, il n’y a jamais personne quand on a besoin aide !
C’est alors que, sortant de nulle part, surgit devant lui un tout petit bonhomme, tout habillé de vert, haut comme trois pommes, et d’une grâce légère et vive malgré sa jambe de bois.
— Salut toi ! fit joyeusement le petit personnage en soulevant son bonnet de laine pour le saluer. T’es qui, on se connaît ? Moi c’est Bidouille la Fripouille, je suis un farfadet ! J’ai presque mille ans et je suis le gardien de la Forêt des Bois-Perdus ! Et toi, t’as quel âge ? Tu viens d’où ? Tu t’appelles comment ? C’est quoi, ton travail ? N’aie pas peur, je ne suis pas méchant, seulement un peu taquin, espiègle et malicieux. Et puis, j’adore faire des farces, hihi ! Dis, t’aurais pas un truc à grignoter ? Je suis très gourmand et j’ai toujours faim ! Ça se mange, ça ?
Et sans se gêner, il essaya de lui chiper sa musette pour regarder ce qu’il y avait à l’intérieur. Le petit garçon fut époustouflé par cette apparition soudaine, mais il n’en perdit pas son sang froid. Il récupéra son sac d’extrême justesse et se présenta à son tour :
— Laisse ça tranquille, non mais ! dit-il, un peu agacé par le comportement désinvolte de ce farfadet, unijambiste et insolent. Je m’appelle Gaspard, si tu veux savoir. Et je viens de la part de mon oncle Archibald, qui m’a confié une mission de la plus haute importance. Mais d’abord je dois ouvrir cette fichue porte et… je ne sais même pas comment je vais faire, puisqu’il a oublié le code secret ! Enfin… la formule magique, je veux dire ! Et des larmes de fatigue et de découragement se mirent à couler les joues de l’enfant.
« Oh la la, t’es pas marrant, toi ! fit Bidouille, un peu vexé d’avoir raté son chapardage. Allez ! Donne-moi quelque chose à manger, et après je verrai ce que je peux faire pour t’aider !
Gaspard essuya ses larmes. Il fouilla dans sa musette et y trouva le reste de son quignon de pain et aussi quelques bouts de pomme et le trognon. Le farfadet s’en empara aussitôt et s’en fit un véritable festin. Il avala tout même les pépins, jusqu’à la dernière miette, et se lécha l’un après l’autre les quatre doigts qu’il avait à chaque main, avant de ponctuer ce repas tout à fait inespéré par un long et bruyant renvoi ! Gaspard sursauta et le trouva bien mal élevé ! Mais il garda pour lui cette observation, car il avait besoin de son aide…
— C’était absolument dé-li-cieux ! déclara le farfadet, repu. Voilà bien longtemps que je ne m’étais pas aussi bien régalé ! Bon, c’est d’accord : je vais t’aider ! Mais d’abord, donne-moi des nouvelles de ce vieil Archi, puisque c’est lui qui t’envoie. Qu’est-ce qu’il devient ? Depuis le temps qu’il m’a laissé tomber comme une vieille chaussette trouée qui pue, celui-là… Du jour au lendemain, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles ! Alors qu’il savait très bien venir me trouver pour lui remonter le moral, quand il était petit et qu’il avait du chagrin. Pfff… Tu parles d’un ami !
Gaspard lui raconta alors le peu qu’il savait, à propos de l’oncle Archibald et des obligations de grande personne qu’il avait eues, et le farfadet regretta immédiatement ses quolibets.
— Je… Je suis désolé, dit-il, sincèrement confus. Je ne savais pas tout ça. Mais quoi qu’il en soit, je n’aurais pas pu l’aider… Car aussi fantastiques qu’ils soient, mes pouvoirs sont assez limités : je ne peux aider que les enfants qui me voient et qui croient en moi. Les grandes personnes deviennent beaucoup trop sérieuses avec l’âge. Elles se laissent envahir par leurs soucis, et hop : elles m’oublient ! C’est bien simple, elles ne savent plus regarder le monde avec leur cœur d’enfant. Car c’est ça le secret, mon garçon : il faut toujours garder son cœur d’enfant, même quand on est grand !
Et il fit quelques pirouettes autour de Gaspard pour le faire rire et détendre un peu l’atmosphère. Lorsqu’il eut terminé ses cabrioles et qu’il se fut calmé, il se pencha vers lui et chuchota à son oreille, si bas que personne d’autre ne put l’entendre, la formule magique qui permettait d’ouvrir la porte secrète. Mais le petit garçon avait très bien entendu, et il répéta la formule correctement. Aussitôt, la magie ancestrale se réveilla et la porte s’ouvrit sans un bruit, comme par enchantement ! D’un large geste de la main, l’autre sur le cœur, Bidouille invita Gaspard à entrer dans la cachette de l’oncle Archibald. Sans se méfier davantage, le petit garçon se glissa à l’intérieur, mais le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité il entendit un grand « Clac ! », et déjà la porte s’était refermée sur lui ! Affolé, il poussa un cri de surprise, tambourina à la porte et appela Bidouille aussi fort qu’il le pouvait ! Mais il ne reçut en réponse que le rire du vilain farfadet farceur qui jubilait à l’extérieur :
— Haha ! Je t’ai bien eu, hein ! Hihiii ! Quelle bonne blague ! Hohoho ! Je suis mort de rire !
Gaspard comprit un peu trop tard que Bidouille s’était bien moqué de lui et qu’il était tombé dans un piège diabolique. Furieux de cette mésaventure, il s’assit à même le sol de mousse humide afin de réfléchir. Comment allait-il bien pouvoir se sortir de là ?
Une minuscule fente dans le tronc de l’arbre laissait passer un faible rayon de lumière. Lentement, ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre et il aperçut, contre le mur du fond, le coffre en bois qu’il était venu chercher. Mais comment faire pour ressortir d’ici et l’apporter à l’oncle Archibald ? Il était prisonnier, la formule magique ne fonctionnait que dans un sens ! C’est alors qu’il se souvint de son sifflet magique : il plongea la main sous sa chemise, attrapa le sifflet et de toutes ses forces, il souffla dedans, trois fois de suite, en espérant qu’il fonctionnerait cette fois encore et que son amie l’hirondelle recevrait son message de détresse…
Il fut rassuré en entendant à l’extérieur le gazouillis familier d’Élira. Mais cette fois c’était un gazouillis furibond, car Bidouille se faisait vertement réprimander par l’oiseau magique !
— Décidément mon pauvre Bidouille, tu es incorrigible ! Tu ne peux pas t’empêcher de faire des bêtises pour ennuyer tout le monde ! Tu ne changeras donc jamais, même à ton âge ? piaillait l’hirondelle, très en colère. Tu as beau avoir presque mille ans, ce n’est pas la sagesse qui t’étouffe ! Tu portes bien ton nom, tiens : tu n’es vraiment qu’une sale fripouille ! Allez, ouvre-moi cette porte immédiatement et laisse sortir Gaspard ou sinon, tu vas voir de quel bois je me chauffe !
Bidouille ne riait plus du tout. Il savait qu’il avait eu tort de jouer un vilain tour à l’enfant et devint rouge de honte devant les réprimandes de sa petite fée préférée des Bois-Perdus. Penaud, il formula tout bas les mots magiques qu’il connaissait et la porte s’ouvrit de nouveau. Délivré, le précieux coffre sous le bras, Gaspard se précipita à l’air libre et remercia son amie Élira avec effusion, sans plus se préoccuper de l’affreux Bidouille qui était parti bouder, un peu plus loin sous une fougère.
Le chemin du retour s’ouvrit devant le petit garçon, bien plus facile à retrouver que celui de l’aller. Il traversa la grande forêt sans jamais se tromper et juste avant la tombée de la nuit, il arriva au Manoir du Corbeau-Noir où il retrouva l’oncle Archibald et Ernestine, installés à la cuisine. Cela sentait toujours aussi bon les galettes, mais il n’y en avait plus une seule dans l’assiette : toute la pile avait été mangée ! Fidèle à sa promesse, Gaspard ne fit aucune remarque pour ne pas s’attirer les foudres du vieil homme et risquer d’être chassé pour toujours. Il se contenta de déposer le coffre en bois sur la grande table et attendit de voir sa réaction. L’oncle Archibald tripota sa barbe grise, repoussa sa chaise, se redressa lentement. Sa haute stature, sombre et menaçante, vint se planter devant l’enfant et celui-ci leva les yeux vers le chapeau pointu et la barbichette. Mais il est dit que les épreuves font grandir ceux qui osent les traverser et désormais, Gaspard n’avait plus du tout peur de son vieil oncle. Celui-ci, incrédule et médusé, regardait le coffre posé devant lui. Il s’en approcha, le retourna et entreprit de pousser en même temps les deux loquets métalliques qui le tenaient fermé. Enfin, il glissa les doigts sous le couvercle et le souleva pour l’ouvrir tout entier…
Curieux, les yeux écarquillés devant ce long protocole, Gaspard s’était attendu à voir apparaître de l’or, ou des bijoux étincelants. Mais pas du tout ! À la place, l’oncle Archibald, les larmes aux yeux, en sortit les plus chers trésors de son enfance : un petit soldat de plomb, une paire de ciseaux à bouts ronds, un vieux cahier à spirale, des crayons de couleurs, un joli dé en ivoire, des coquilles de noix, un livre de contes aux pages jaunies par le temps, et même un bilboquet qu’il fit sauter, en riant à travers ses larmes de joie devant Gaspard et Ernestine, complètement ébahis !
— Tu ne sais pas le plaisir que tu me fais, mon cher petit ! Tu as retrouvé mes jouets d’enfant, et me voilà aussi heureux qu’au temps béni où je n’étais encore qu’un petit garçon ! Quelle joie, quel bonheur ! Jamais je ne pourrai assez te remercier ! Pour récompenser ton courage et ta gentillesse, je dis que le loyer de la ferme est largement payé pour cette année, et pour toutes les suivantes aussi ! Et je décide ceci : ta mère et toi, vous avez été très courageux depuis que ton père est parti à la guerre. Vous méritez beaucoup mieux que ma triste masure remplie de courants d’air. J’ai même un peu honte de vous avoir laissés là-bas… il y a bien assez de place au manoir ! Alors, à compter de ce jour, vous serez ici chez vous ! Va vite la chercher ! Et pendant ce temps-là, Ernestine va nous préparer des galettes : c’est jour de fête ! Moi j’en mange trente-trois tous les jours pour mon goûter. Avec du miel ! Et toi, mon garçon, tu en veux combien ? Tu les as bien méritées !
Grâce au courage de Gaspard, l’oncle Archibald avait enfin retrouvé l’insouciance de son enfance. Tout joyeux, il était retourné jouer avec le petit soldat de plomb et le bilboquet qui lui avaient tant manqué, et Gaspard avait couru chercher sa mère pour venir vivre avec eux au manoir du Corbeau-Noir, jusqu’à la fin des temps.
Loin là-bas, derrière les collines mauves, on raconte encore aujourd’hui que depuis cette aventure, de grandes fêtes furent données au manoir, et qu’on s’y régala de montagnes de galettes au miel préparées par Ernestine pour le plus grand plaisir de tous les gourmands.
En revanche, ce que l’on ne dit pas – car lui-même avait vite oublié ce serment d’enfant – c’est qu’à partir de ce jour, Gaspard n’a plus jamais eu peur de devenir une grande personne et qu’il était devenu un homme, sage et bon. Car il avait bien retenu la leçon enseignée par cette fripouille de Bidouille : quels que soient nos soucis, le secret d’une vie heureuse c’est de garder toujours, dans un petit coin de son cœur, son âme d’enfant. Même (et surtout) quand on est devenu grand…
Fin.

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