Le Secret des Belles Histoires de Nouchka
Il était une fois, il y a très longtemps, vivait dans un pays que l’on ne trouve sur aucune carte une femme, dont le cœur gardait des histoires très anciennes. Elle habitait une vieille maison de pierres au toit délabré, un peu en hauteur, à l’écart du village, tout au bout d’un long chemin de terre sinueux parsemé de cailloux, le long duquel poussaient, aux beaux jours, les fleurs les plus jolies et les plus rares qu’on ait jamais vues aux alentours. Tout le monde la connaissait, on savait les merveilleuses histoires qu’elle avait à raconter, le soir à la veillée, et il n’était pas rare que l’on s’attarde chez elle pour l’entendre raconter, encore et encore, des légendes de princesses et de chevaliers, ou d’autres souvenirs qui rappelaient les temps anciens, quand le cheval tirait encore la charrette et que le fermier fendait son bois à la hache pour préparer l’hiver, toujours très froid et très rude dans ce pays.
Un soir, encore plus froid que les soirs précédents, la vieille femme avait pris soin de préparer un bon feu dans la grande cheminée, et malgré le froid et la neige les villageois et leurs enfants n’avaient pas hésité à gravir le long chemin sinueux qui montait jusqu’à la masure. Car il se disait au village que celle qu’on surnommait Nouchka s’était souvenue d’une histoire qu’elle n’avait encore jamais racontée à personne. Chacun avait apporté de quoi partager un repas, simple mais réconfortant, et avait déposé son obole sur la longue table en chêne sombre, autour de la jolie couronne de l’Avent tressée de branches de sapin et de houx. Les flammes des bougies illuminaient la table en vacillant doucement, et cela sentait bon la tourte aux pommes de terre, le vin de noix et les biscuits à la cannelle. Lorsque chacun fut bien installé devant le grand feu qui flamboyait dans la cheminée et que le silence se fit enfin, Nouchka ferma les yeux un instant pour se concentrer avant de commencer son récit. Nul ne se doutait encore que, cette nuit-là, le destin allait frapper à sa porte sous une forme inattendue…
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, quelque chose d’étrange lui apparut, si discret qu’elle seule sembla le remarquer. Une minuscule bouteille en verre bleu translucide, qu’elle n’avait jamais vue ici auparavant, avait roulé jusqu’à elle sur le carrelage et s’était arrêtée net en se cognant au pied de sa chaise. Tout étonnée, elle se baissa pour ramasser le petit flacon et remarqua sur l’étiquette, écrits à l’encre violette, deux mots, presque illisibles : « Bois-moi ! ».
Stupéfaite, Nouchka ouvrit la bouche pour dire quelque chose et s’aperçut alors qu’autour de la grande table, tous ceux qui étaient venus pour écouter son histoire s’étaient figés, telles des poupées de cire. Hormis les flammes qui dansaient toujours dans la cheminée, il n’y avait plus un seul mouvement, plus une voix, plus le moindre bruit dans la petite maison. Tout le monde dormait profondément, même les petits enfants, et même le vieux chat noir sur le banc. Méfiante, Nouchka porta d’abord la petite fiole à la hauteur de ses yeux, face au feu de la cheminée, pour regarder à l’intérieur par transparence et en évaluer le contenu. Le flacon était rempli d’un liquide un peu huileux et quelque chose semblait flotter à sa surface. Sa curiosité fut alors la plus forte et elle en oublia presque sa prudence légendaire. Doucement, elle dégagea le minuscule bouchon de liège, approcha le flacon de son nez avec mille précautions et le huma délicatement. Mais aucune odeur particulière ne s’en échappa et Nouchka s’en trouva presque un peu déçue. Elle observa de nouveau le contenu de la petite bouteille et constata qu’un mot, écrit en toutes petites lettres d’or, était apparu : « L… i… v… r… e… : LIVRE. » De plus en plus intriguée, elle tira le bout de la langue et y versa une toute petite larme du précieux liquide, juste pour le goûter. Mais l’étrange potion n’avait pas plus de goût que d’odeur. Nouchka se dit alors qu’elle ne risquerait sûrement pas grand-chose à obéir au message écrit sur l’étiquette. Elle pencha la tête légèrement en arrière, ouvrit la bouche et versa sur sa langue le contenu du flacon tout entier, qu’elle avala d’un coup sec ! Elle eut un petit hoquet et sentit que le produit commençait à couler lentement dans sa gorge. Mais sur le moment il ne se passa rien d’autre de particulier. Elle regarda autour d’elle et constata que ses hôtes n’avaient toujours pas bougé, profondément endormis, comme pétrifiés.
C’est alors qu’il se produisit quelque chose de tout à fait inattendu : elle ressentit d’abord un léger vertige, puis les bouts de ses doigts commencèrent à picoter, avant de se mettre à briller étrangement. Ses mains s’illuminèrent jusqu’aux poignets, et déjà c’étaient ses bras tout entiers qui scintillaient ! Nouchka eut alors un deuxième hoquet, tout à fait semblable au premier, et le picotement étrange se propagea jusque dans ses orteils. Ses pieds, mollets, genoux et jambes se mirent à étinceler aussi, et ce fut bientôt son corps tout entier qui irradiait de lumière ! Nouchka se sentait maintenant aussi légère qu’une plume, comme enroulée dans la douce spirale de toutes ces couleurs joyeuses, qui lui donnaient la sensation de flotter dans l’air. Elle sentit quelque chose de bizarre entre ses omoplates et se tourna de trois quart, pour se voir de derrière dans le vieux miroir piqueté de rouille posé près de la grande cheminée. Ébahie, elle découvrit alors que deux ravissantes petites ailes, toutes fines, transparentes et scintillantes, avaient poussé dans son dos ! Ça alors, des ailes ! Comment était-ce possible ? Sitôt qu’elle bougeait, les petites ailes s’agitaient joyeusement et répandaient une fine poussière de lumière brillante tout autour d’elle ; et à chaque respiration, elles saupoudraient des paillettes dorées un peu partout. Aussi émerveillée par cette magie inattendue qu’apeurée par ce qui lui arrivait, Nouchka décida, malgré ses craintes, de suivre le halo de poussière lumineuse qui semblait insister pour l’entraîner vers l’extérieur. La clé tourna alors toute seule dans la serrure et la porte d’entrée s’ouvrit dans un grincement, tout doucement, comme par enchantement. Elle sortit de la maison et s’engagea sur le chemin, ignorant encore que chacun de ses pas l’entraînerait plus loin dans le monde du Merveilleux…
Dehors il faisait grand jour, et Nouchka fut bien étonnée de voir un soleil aussi radieux briller dans l’immense ciel bleu, limpide et sans aucun nuage. La neige et le froid avaient complètement disparu et les plus jolies fleurs d’été entouraient sa maisonnette. Enveloppée de lumière et de douceur, poussée par le battement léger de ses petites ailes, elle avança timidement sur le chemin qui s’étirait devant elle et qu’elle ne reconnaissait déjà plus. Ses ailes, tourbillonnant d’impatience, virevoltèrent de plus belle pour la faire avancer encore plus vite et sans le vouloir vraiment, elle arriva bientôt au bord d’une grande forêt, inconnue et mystérieuse, dont les arbres étaient tellement hauts qu’ils cachaient presque toute la lumière du soleil. Ses ailes, plus brillantes que jamais, la poussèrent encore pour avancer toujours plus loin. Mais le chemin devenait de plus en plus étroit et Nouchka commença à être un peu inquiète. Elle qui connaissait tant de belles histoires avait toujours eu très peur de ce qu’on racontait des forêts inconnues et de leurs dangers, et cette forêt-là devenait de plus en plus sombre et profonde ! Un frisson la parcourut, et ce n’était pas seulement à cause du frémissement de ses petites ailes lumineuses…
Sortant brusquement de sous les fougères qui bordaient le chemin, un drôle de hérisson bondit devant elle et roula à ses pieds, tout ébouriffé de piquants, pointus et acérés. Effrayée, Nouchka s’arrêta net et posa les deux mains sur sa bouche pour étouffer un cri. Mais déjà, la petite boule hérissée se dépliait lentement. Tranquillement, le hérisson lissa un à un ses piquants menaçants et se redressa sur ses petites pattes arrières, dévoilant ainsi son ventre velouté et doux comme une peluche. Les deux minuscules perles noires que formaient ses yeux se posèrent sur elle et le hérisson remua le bout de son joli museau pointu pour s’adresser à elle :
— Salut Nouchka ! Ne sois pas effrayée voyons, tu es la bienvenue dans la Forêt Enchantée ! Ravi de faire ta connaissance ! Mes amis m’appellent Gaston, Gaston le hérisson. Oui je sais, c’est un peu nul. C’est parce que ça rime, c’est pour ça qu’ils m’ont donné ce nom. Enfin, si ça les amuse…
Et Gaston, un peu blasé, leva les yeux au ciel et secoua sa petite tête avant de poursuivre :
— En tout cas, te voilà enfin ! Nous t’attendions depuis très longtemps, tu sais ? Et moi, eh bien… je t’attendais là, sous les fougères, pour te guider. Car on peut facilement se perdre dans cette grande forêt, quand on n’est pas d’ici ! Alors écoute-moi bien attentivement : tu vas prendre par ce chemin, là, à gauche. Ensuite tu avanceras toujours tout droit, jusqu’à ce que tu arrives à une grande et lumineuse clairière d’herbe bleue, bien tendre et bien grasse, au centre de la forêt, juste à côté de la jolie Source des Fées. Là-bas il te faudra chercher Trompette, le champignon magique. C’est le Grand Sage de notre Forêt Enchantée. Regarde bien où tu mettras les pieds car il adore faire la sieste dans les herbes hautes, ne l’écrase pas par mégarde ! Tu le reconnaîtras facilement à son grand chapeau rouge et blanc. Il sait que tu es en chemin, il t’attend. Bon tu verras, il est un peu vieux jeu et parfois même un peu grognon, mais ne fais pas trop attention à ça : c’est un brave champignon. Il te dira pourquoi tu es arrivée jusqu’ici, et ce que la Forêt Enchantée attend de toi. Merci d’avance pour tout ce que tu feras pour nous, Nouchka. Et ne te perds pas en route hein ? Vas-y, c’est à gauche, là-bas, et ensuite toujours tout droit, tu ne peux pas te tromper ! Allez, au revoir Nouchka, et bonne route ! Et Gaston le hérisson se remit en boule et disparut, tout aussi brusquement qu’il était apparu.
Au milieu de ce pays inconnu, là où même les plus courageux hésitent à avancer, elle dut alors affronter ce qu’elle redoutait le plus : traverser cette immense forêt inconnue, sombre et profonde, et avancer jusqu’à son centre pour y trouver Trompette, le champignon magique. Nouchka était terrifiée, mais ses petites ailes ne tremblèrent pas un instant et la guidèrent prestement sur le chemin que lui avait indiqué le hérisson : à gauche, et puis toujours tout droit jusqu’à la clairière. À son grand soulagement, plus elle avançait et plus la forêt sombre et profonde s’éclaircissait. Les arbres étaient maintenant moins hauts, la lumière du soleil passait de nouveau à travers les branchages et les feuilles dansaient joyeusement, au gré d’un petit vent doux et léger.
Elle arriva bientôt à la clairière. Oh ! Le magnifique paysage qu’elle découvrit devant elle ! Les oiseaux des bois gazouillaient tant qu’ils le pouvaient et donnaient pour elle le plus mélodieux des concerts d’oiseaux qu’elle eut jamais entendu ! Des écureuils espiègles se poursuivaient et jouaient à cache-cache dans l’herbe bleue et douce, bien tendre et bien grasse comme Gaston l’avait dit. Nouchka reconnut dans la clairière les mêmes fleurs, aussi magnifiques que celles qui poussaient, l’été, autour de sa vieille maison de pierres. Émerveillée, elle s’avança encore un peu plus loin dans l’herbe, vers le centre de la clairière, quand soudain elle entendit une plainte plutôt énergique :
— Aïe ! fit le champignon magique, pas content du tout qu’on lui marche sur le seul pied qu’il possédât. Très embarrassée, Nouchka recula d’un pas et s’excusa immédiatement. Le champignon fronça les sourcils, marmonna quelque chose d’incompréhensible dans ses lamelles, se redressa avec orgueil, rajusta son grand chapeau rouge à pois blancs qui avait glissé sur le côté et toussota pour s’éclaircir la voix, avant de lui adresser enfin la parole :
— Heum-heum ! Euh… Bonjour, chère Nouchka, sois la bienvenue. Te voilà donc enfin arrivée jusqu’à nous ! Eh bien ! Tu en auras mis, du temps ! Mais d’abord, laisse-moi me présenter : je suis Trompette, le champignon magique de la Forêt Enchantée. Mais que je suis bête : si tu es là, c’est que tu as déjà rencontré Gaston et qu’il t’a guidée jusqu’ici, sinon je ne sais pas comment tu aurais fait pour me trouver ! Bon, enfin bref. Venons-en aux choses sérieuses : sais-tu que nous t’attendons depuis très longtemps ? Tellement longtemps d’ailleurs, que nous avions fini par croire que tu ne viendrais jamais ! C’est pourquoi nous avons cherché un moyen pour te faire venir et décidé de t’envoyer le petit flacon bleu magique – que tu as trouvé, me semble-t-il – pour t’obliger à le boire, en espérant que les petites ailes enchantées trouveraient la force de te pousser jusqu’ici ! Bref, voilà qui est fait. Et puisque tu es enfin là, je vais pouvoir te dire ce que nous attendons tous de toi !
Trompette le champignon regarda tout autour de lui comme s’il cherchait quelque chose et marqua une petite pause, avant de poursuivre :
— Alors voilà. Il se dit, dans la Forêt Enchantée, que tu n’as pas ton pareil pour raconter de belles histoires. Des histoires très anciennes que tu connais, et que tu gardes depuis toujours dans ton cœur. Et moi je sais… Euh, je veux dire… Nous savons tous, ici, que c’est la vérité : tes histoires sont absolument… assurément… comment dire… tes histoires sont indiscutablement remarquables. Oui oui, remarquables ! Épatantes, même ! Magistrales ! Grandioses ! Extraordinaires ! Heum-heum… Toutes mes excuses ma chère, je m’emballe un peu… Bon. Bref. Savais-tu, Nouchka, que lorsque nous nous asseyons en cercle, le soir, là-bas dans la clairière d’herbe bleue près de la Source des Fées, savais-tu, disais-je, que nous pouvions entendre tes histoires jusqu’ici chaque fois que tu les racontes aux villageois ? Oui, oui, crois-moi sur parole, c’est vrai : nous pouvons les entendre. Et je peux bien te l’avouer : nous les aimons vraiment, mais alors vraiment, beaucoup, beaucoup, tes histoires. Elles nous rappellent le bon vieux temps, quand nous étions plus… quand la vie était moins… quand le monde n’était pas encore… Heum-heum. Enfin bref : tes histoires nous charment et nous enchantent depuis la nuit des temps, voilà qui est dit. Et foi de champignon magique, aucun d’entre nous ne pourrait plus s’en passer, nous serions bien trop tristes de ne plus pouvoir t’écouter !
Nouchka en resta sans voix. Trompette s’était un peu énervé en parlant et dut s’interrompre une fois de plus pour rattraper son chapeau rouge et blanc, décidément beaucoup trop grand pour lui et qui avait encore glissé, mais cette fois de l’autre côté. Il l’attacha fermement à l’aide d’une de ses lamelles et reprit son discours, un peu confus :
— Mais il se dit aussi – pardon de te dire cela sans détour, très chère Nouchka – que tu commences à prendre de l’âge… Que tu ne te souviens plus toujours très bien… Et même, que tu oublies certains détails importants… Enfin tout ça, tout ça, quoi ! Eh oui, Nouchka, je sais bien que ce n’est pas drôle de vieillir, mais que veux-tu, c’est comme ça : quand on vieillit, peu à peu on oublie des choses, d’autres se mettent à nous échapper… comme… la mémoire, justement. Et donc, selon toi : que va-t-il se passer, après ? Je veux dire : après, quand tu ne seras plus là ? Car cela finira bien par arriver un jour ou l’autre, ma pauvre Nouchka, hélas. Comme on dit : c’est la vie ! Et donc, si tu les gardes toujours pour toi toute seule, au fond ton cœur : qui va nous les raconter, toutes ces belles histoires que tu connais ? Peux-tu me le dire ? Et…
La voix de Trompette se brisa et il mit quelques secondes à se reprendre.
— Et nous dans tout ça, tu y as pensé ? Ce n’est pas possible, Nouchka : il faut absolument que tu fasses quelque chose !
Muette et désemparée, Nouchka regarda tristement le champignon magique qui avait enfin cessé de parler, sans voir la petite larme qui coulait lentement sur son unique pied. Il avait raison : elle n’y avait jamais songé. Et pour cause… Comment aurait-elle pu imaginer un seul instant qu’il y avait des êtres qui vivaient dans une Forêt Enchantée inconnue et qui pouvaient entendre toutes les belles histoires qu’elle racontait ? Elle devait bien admettre ce que disait le champignon : depuis quelque temps, elle perdait peu à peu la mémoire ; ou bien elle se trompait dans le déroulement de l’histoire, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. C’est vrai qu’elle ne rajeunissait pas… Mais Trompette ne lui laissa pas le temps de répondre et reprit son discours :
— Alors voilà. Nous nous sommes tous réunis pour réfléchir. Depuis des mois nous discutons de ce problème. Finalement nous avons voté, et pour une fois tout le monde est d’accord, à l’unanimité !
Trompette s’interrompit une fois de plus. Il avala le petit verre d’eau de la Source des Fées posé près de lui pour se donner du courage, s’éclaircit la voix et déclara enfin solennellement :
— Très chère Nouchka. À partir de ce jour, nous, les habitants de la Forêt Enchantée, nous te chargeons d’une mission secrète, dont tu devras nous promettre de ne jamais parler à personne : jour après jour il te faudra écrire, dans le grand livre en cuir vert que nous avons fabriqué tout spécialement pour toi, chacune des belles histoires que tu connais. Pour qu’elles ne soient jamais oubliées, tu comprends ? Ce livre, tu le trouveras en rentrant chez toi, posé sur ta grande table en chêne. Tu verras, sur la couverture le titre est déjà écrit en lettres d’or : ‘Les Belles Histoires de Nouchka’. Tu n’auras plus qu’à remplir les pages au fur et à mesure de ta plus belle écriture. Tu as encore de longues et belles années devant toi, et tout le temps qu’il te faut pour réaliser cette mission, ô combien importante pour nous ! Écris bien tout ce dont tu te souviendras, tu m’entends ? Tout ! Et ainsi tes histoires vivront pour nous, et pour l’éternité. Maintenant dépêche-toi, le soleil va bientôt se coucher. Rentre vite chez toi et mets-toi au travail. Et n’oublie pas que les habitants de la Forêt Enchantée comptent sur toi ! Bon retour chez toi Nouchka, et sincères salutations. Euh, je veux dire… Au revoir ! Bonne route ! Et avec tous nos remerciements !
Ce faisant une magie ancienne se réveilla, car les épreuves transforment ceux qui osent les traverser… Et Nouchka se rappela soudain très précisément de toutes les belles histoires qu’elle connaissait, avec tous leurs détails. Et elle en connaissait énormément, des histoires : des centaines ! Elle avait maintenant hâte de rentrer chez elle pour les écrire sans tarder dans le grand livre, avant de tout oublier pour de bon ! Elle salua poliment le champignon magique, quitta l’herbe bleue de la clairière, les oiseaux musiciens et les écureuils espiègles, et s’enfonça prestement dans l’épaisse forêt, qui désormais ne lui faisait plus peur du tout !
Ses petites ailes avaient eu tout le temps de se reposer durant le long discours de Trompette, et pourtant… Elles perdaient déjà peu à peu de leur brillance et leur pouvoir magique commençait à décliner. Mais Nouchka courut si vite à travers les grands arbres qu’elles n’eurent pas besoin de la pousser beaucoup pour l’aider à retrouver le bon chemin, et le retour fut bien plus rapide que l’aller. Une ou deux fois elle manqua de se tromper, mais chaque fois ses petites ailes la remirent dans la bonne direction, et bientôt elle arriva au village. Au loin, tout en haut du sentier de terre parsemé de cailloux qui menait chez elle, la cheminée de sa vieille maison fumait toujours ; mais les jolies fleurs avaient disparu et il y avait de nouveau de la neige partout.
Il faisait déjà nuit noire lorsque Nouchka arriva chez elle. Elle était frigorifiée et frissonnait. Vite, elle entra dans la maison pour se réchauffer et fut accueillie par la bonne odeur de tourte aux pommes de terre, de vin de noix et de biscuits à la cannelle. À sa grande surprise, tous les villageois étaient assis là à discuter joyeusement autour de la table et l’attendaient, pour entendre la belle histoire qu’elle avait promis de leur raconter ce soir.
En passant devant le grand miroir piqueté, elle vit que ses petites ailes multicolores avaient mystérieusement disparu, tout comme les bougies de la couronne de l’Avent, qui avaient entièrement brûlé et qui s’étaient éteintes. Mais le grand livre en cuir vert était bien là, posé sur la table : elle n’avait donc pas rêvé. Nouchka attrapa son grand châle de laine, le posa sur ses épaules, tira sa chaise près du feu qui flamboyait toujours et s’installa confortablement près de la cheminée. Elle ferma les yeux un instant pour se concentrer et commença enfin à raconter l’histoire promise…
Plus tard, bien plus tard, longtemps après que Nouchka eut disparu, une femme entre deux âges était arrivée au village. Elle avait racheté la vieille maison en pierres pour une bouchée de pain et y avait fait un grand ménage. Presque par hasard elle avait retrouvé, derrière le vieux miroir tout piqueté de rouille posé près de la cheminée, sur une étagère un peu bancale en bois vermoulu, un très vieux livre, tout usé à force d’avoir été lu et relu pendant des années et des années… Elle avait passé la main sur la couverture de cuir vert pour en retirer la poussière et avait déchiffré le titre, écrit en lettres d’or : ‘Les Belles Histoires de Nouchka’. En l’ouvrant, elle avait découvert des centaines de pages écrites à la main, d’une très belle écriture bleue, fine et régulière. Et lorsqu’elle avait commencé à lire, elle y avait trouvé de fascinantes histoires du temps jadis, complètement inconnues et merveilleusement écrites. Et elle les avait trouvées si belles qu’elle avait décidé de les raconter à son tour, le soir à la veillée, à qui voudrait bien monter le chemin de terre jusque chez elle pour venir les entendre. Et l’on raconte que depuis, petits et grands se rassemblent encore dans la vieille maison, les soirs d’hiver, lorsqu’il fait très froid dehors et que la neige recouvre les toits et les chemins du village, pour écouter les belles histoires de Nouchka, comme au bon vieux temps…
Et il y a encore une dernière chose que vous devez savoir. Une chose qu’on ne raconte jamais, car personne d’autre que Nouchka ne l’a jamais su. Mais à vous, je peux bien le dire : chaque fois qu’une belle histoire est racontée dans cette vieille maison, le soir autour du grand feu de cheminée, il y a, quelque part dans la grande clairière d’herbe bleue, juste à côté de la jolie Source des Fées, tous les amis de Trompette qui s’assoient en cercle autour de lui. Bien sûr, son ami Gaston est là, lui aussi. Et à la nuit tombée, lorsque les oiseaux musiciens se sont tus et que les écureuils espiègles ont cessé de se courir après pour jouer à cache-cache, tous les habitants de la Forêt Enchantée font grand silence pour écouter les belles histoires, là-bas aussi. Mais chuttt… C’est un secret.

Très beau récit plein de poésie ! Finalement le petit blog d'Emcy, c est la version moderne du livre vert des belles histoires de Nouchka !! 😉😘
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