Un Peu De Douceur Dans Ce Monde De Brutes







Seize ans et quelques mois, avec pour seuls trésors sa peau couleur d'ébène, ses grands yeux tristes et ce joli prénom qui vous fait instantanément fredonner une chanson de France Gall, il est arrivé d'Afrique il y a seulement quelques semaines, comme tant d'autres, après un long voyage semé d'embûches, de peur, d'horreur et de traumatismes.

Comme je le fais pour tous les nouveaux qui arrivent, je le reçois à l'infirmerie pour faire à la fois sa connaissance et un rapide point sur son état de santé. Ce premier contact est très important pour moi car il me permettra ensuite de lui proposer, dans un contexte minimum de confiance, de faire un bilan médical complet.

Accompagné jusqu'à mon bureau par une éducatrice pressée qui le laisse planté là pour repartir aussitôt, il s'assoit timidement face à moi, regarde ses longs doigts croisés sur ses genoux et semble se demander ce qu'il fait là. Je sens bien qu'il est sur ses gardes, mais j'essaie malgré tout de le mettre à l'aise et je commence par lui poser quelques questions, auxquelles il répond assez volontiers...

Apparemment rien de particulier concernant sa santé, hormis un problème d'oreille qui le fait souffrir de temps en temps depuis plusieurs mois. "Parce que en Lybie on m'a frappé dessus, alors maintenant je n'entends plus très bien ici", me dit-il en me montrant son oreille. Je n'insiste pas trop sur ce qui a bien pu lui arriver, ce n'est pas le moment. Mais je lui promets de prendre rendez-vous chez un ORL dès que possible pour faire un contrôle.

Tandis que son regard triste fait l'inventaire de mon bureau, il s'arrête soudain sur un gros ours en peluche : ne lui trouvant plus ni place ni utilité dans mon nouvel appartement, je l'avais rapporté et posé là quelques jours plus tôt, et je n'avais pas encore trouvé le temps de le ranger dans la salle de jeux des plus petits. Faisant mine de ne pas avoir remarqué son arrêt sur image sur le nounours, je continue mon petit interrogatoire : "Tes parents sont encore en Afrique ?" - "Oui. Mais ils sont morts." - "Ils sont morts... tous les deux ?" - "Oui. Tous les deux en même temps, en 2009." 

Je frissonne. Je me dis que le pauvre gamin devait avoir dans les 6 ou 7 ans quand il s'est retrouvé orphelin et je me concentre sur ce que j'écris sur ma feuille pour éviter de trop le regarder. Peut-être qu'un jour il me racontera, quand il se sentira capable de me faire confiance...
"Et... est-ce que tu as des frères et soeurs ?" - "Oui. J'ai une petite soeur. Elle a 11 ans maintenant." - "Tu as des nouvelles de ta petite soeur ? Elle va bien ?" - "Je ne sais pas..." Il baisse les yeux. "Je n'ai plus de nouvelles depuis longtemps."
Ses yeux encore plus tristes que tout à l'heure ont recommencé à se promener autour de mon bureau et s'arrêtent de nouveau sur l'ours en peluche.

Je finis de remplir son dossier, je lui propose de le peser et de le mesurer et je finis par lui prendre sa tension en lui disant que j'ai presque terminé.
Profitant des quelques chiffres que je viens de relever et que je dois encore noter dans son dossier, il se dirige vers l'ours en peluche et le prend dans ses mains pour le faire tournoyer doucement. Tout en écrivant je l'observe par en dessous et je vois qu'il en évalue le poids, assez léger malgré la taille assez grande de l'ours, et aussi la douceur, très agréable au toucher.
Ayant cette fois terminé pour de bon, je le remercie de m'avoir consacré un peu de temps et lui dis qu'il peut retourner dans son foyer. Le nounours cesse de tournoyer, le gamin me regarde avec ses grands yeux tristes et me dit en souriant : "Et lui, je peux le prendre avec moi ?" tout en le reposant à sa place.
Je lui souris également : "Oui, si tu veux tu peux le prendre." 
Surpris par ma réponse et ne sachant pas trop si je suis sérieuse ou pas, il rigole, un peu gêné, regarde le nounours abandonné là avec regret et se dirige vers la porte du bureau pour partir. 
"Tu sais, tu peux vraiment le prendre si tu veux !" - "C'est vrai ??" - "Oui, bien sûr que c'est vrai : si tu le veux je te le donne, ça me fait plaisir."
Alors ce grand gaillard de 16 ans a fait demi-tour, a pris l'ours, l'a serré dans ses bras, et ses deux grands yeux tristes m'ont remerciée avec bonheur.

Je ne sais pas ce qu'il va en faire : le cacher au fond de son armoire ? dormir avec ? peut-être le garder pour l'offrir à sa petite soeur... si par bonheur il la retrouve un jour ? Je n'en sais rien. En tout cas, ce nounours a comblé le coeur d'un enfant, et pour moi c'est tout ce qui compte. Et que cet enfant soit un peu plus grand ou un peu plus vieux que les autres n'a vraiment pas beaucoup d'importance.










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