Jeanne






Nous n'étions rien l'une pour l'autre et n'avions aucune raison de nous rencontrer un jour. Mais la Vie a voulu que nos chemins se croisent ce soir de décembre 2014, quelques jours avant Noël. Deux jours après ma grand-mère chérie, tu t'es installée malgré toi dans cette chambre à deux lits, aux murs fades couleur d'ennui, dont les seules touches de contraste étaient les couvre-lits jaune et bleu pâlis par le temps et les rideaux gris-bleu dépareillés de la fenêtre, qui semblaient prolonger jusque dans votre chambre le gris du ciel d'hiver qu'on devinait dehors.

Au début, tu étais si triste d'être arrivée là que tu ne disais presque rien. Je te saluais joyeusement en entrant dans cette chambre tristounette, qui était aussi la tienne, et je te donnais du "Madame, vous...". Souriant juste ce qu'il fallait pour être polie, toujours très discrète, t'excusant presque d'être là lorsque je rendais visite à ma grand-mère, tu parlais peu, tu ne voulais pas nous déranger, tu me proposais même de tirer le rideau entre vos deux lits pour que nous puissions "parler tranquille", et tu fermais les yeux ou tu regardais ailleurs, faisant mine de ne pas entendre nos conversations qui pourtant, dans cette proximité obligatoire, ne pouvaient pas t'échapper.
Charmante Jeanne...

Un jour que j'arrivais, comme à chaque fois, avec mon joyeux "Bonjour Madame !" tu m'as un peu rabrouée : "Oh là là, j'ai pas trop l'habitude qu'on m'appelle madame, moi. On se connaît maintenant, alors j'aimerais mieux que tu m'appelles Jeanne. Et puis tant qu'on y est, tu peux aussi me tutoyer, ça me ferait bien plaisir !" Et c'est ainsi que tu m'as adoptée, et que mes visites à ma grand-mère sont aussi devenues les tiennes, toi qui en avais si peu.
On n'a pas idée du poids que peut peser le temps, quand la seule chose qui vous reste à faire est d'attendre que ce temps-là passe...

Petit à petit, jour après jour, visite après visite, tu t'es habituée à moi et aux bêtises que je vous racontais à toutes les deux, pour vous distraire un peu et faire passer ce temps si long un peu plus vite, le temps d'une courte visite. De toute façon tu étais bien obligée de m'entendre, même si tu regardais ailleurs (je parlais fort exprès pour toi), et mon plus grand plaisir était de te voir glousser en silence dans ton petit coin en espérant que je ne le remarquerais pas. Adorable Jeanne...

Petit à petit, jour après jour, visite après visite, je savais que tu m'attendais aussi, et dans tes yeux délavés qui n'y voyaient plus guère, je voyais la joie qui brillait dès que tu entendais ma voix et ton visage parcheminé s'illuminait d'un grand sourire. Assise dans ton lit, me laissant à peine le temps d'embrasser ma grand-mère chérie en premier, tu te redressais un peu plus et tu tendais les bras vers moi, me réclamant comme une friandise un gros baiser qui claque et qui te faisait rire, et un vrai câlin gros comme ça, où avec bonheur tu me serrais très fort contre ton coeur.
Tendre Jeanne...

Petit à petit, jour après jour, visite après visite, tu t'es autorisée à demander des nouvelles de mon travail, de mes enfants, et même de mon homme, que tu avais déjà vu deux ou trois fois, que tu trouvais bel homme et qui t'aurait bien plu si tu avais été un peu plus jeune ! Mais je devais jurer de ne jamais le lui dire, sinon qu'est-ce qu'il aurait pensé de toi ?! Et tu riais de si bon coeur !
Espiègle Jeanne...

Petit à petit, jour après jour, visite après visite, et puisque tu partageais au quotidien la solitude de ma grand-mère, je t'ai adoptée aussi et tu as fini par faire un peu partie de ma famille. Lorsque je t'ai dit ça tu as souri, un peu émue, et puis tu t'es reprise et tu m'as répondu : "Un peu, mais pas vraiment. Allez, ne fais pas attention à moi Emcy, occupe-toi plutôt de ta grand-mère, tu es venue pour elle, pas pour moi."
Douce Jeanne...

Petit à petit, jour après jour, visite après visite, nous avions pris nos habitudes toutes les trois, et désormais pour toi aussi, j'apportais ou un petit bouquet de fleurs pour ton anniversaire, ou une rose pour la fête des mères, ou une boîte de Mon Chéri pour ton Noël (tes chocolats préférés), que tu dégustais avec une gourmandise à peine retenue, quitte à t'en rendre malade !
Haha, sacrée Jeanne !

Et puis l'été dernier, ma grand-mère chérie a décidé que son moment était venu. "Cent ans, avait-elle dit, vraiment les enfants ?! Bon... alors d'accord. Mais pas plus, parce que sinon après, ce sera trop...". Avec courage et sans jamais se plaindre, elle avait encore fait durer sa promesse trois mois de plus, juste assez de temps pour pouvoir me dire au revoir à mon retour de vacances. Et puis le lendemain de ma visite, elle est partie, comme ça, un beau matin d'été.
On n'a pas idée de ce que durent les jours, quand on ne veut plus compter son âge...

Quand je suis arrivée ce jour-là ma petite Jeanne, je t'ai trouvée dans le couloir, prostrée dans ton fauteuil roulant. De grosses larmes roulaient sur tes joues douces et ridées, autant pour ton amie qui soudain te quittait que pour mes visites qui fatalement, tu en étais certaine, allaient cesser. La double peine.
Inconsolable Jeanne...

Alors je t'ai serrée très fort dans mes bras, tout contre mon coeur, je t'ai fait un gros baiser qui claque et qui t'a fait rire à travers tes larmes, et je t'ai dit de ne plus être triste parce que je continuerais à venir te voir. Tu ne voulais pas me croire, mais j'ai tenu ma promesse. Parce que je n'aurais jamais eu le coeur de te laisser tomber comme ça du jour au lendemain. Bien sûr je suis venue moins souvent qu'avant, mais à chacune de mes visites je voyais tes yeux délavés qui n'y voyaient plus guère briller de joie, et c'était toujours un vrai plaisir pour nous deux de partager un gros baiser qui claque, et un câlin gros comme ça. 

Mais depuis quelques mois, petit à petit, jour après jour, visite après visite, je t'ai vue t'affaiblir et ta santé s'est lentement dégradée. Et puis il y a quelques jours, j'ai reçu ce message : "Coucou Emcy, si toutefois tu passes voir Jeanne je préfère te prévenir : elle n'est pas en grande forme, elle se laisse partir...". Dès que j'ai pu je suis venue, et je savais que ça serait la dernière fois. Quand je suis arrivée tu dormais, alors j'ai laissé suspendu dans l'air mon joyeux bonjour pour ne pas te déranger, et j'ai déposé en guise de bonjour un tout petit baiser sur ton front. Mais il n'a pas claqué du tout et ça ne t'a pas fait rire. Tu dormais si bien que je n'ai pas osé non plus te faire un câlin gros comme ça, j'avais trop peur de te réveiller. Alors j'ai juste cherché ta main sous le couvre-lit jaune et bleu pâli par le temps, et je l'ai gardée un peu dans les miennes en la caressant doucement. Tu as à peine bougé, mais je sais quand-même que tu as senti ma présence et ça m'a fait chaud au coeur.

Ma chère Jeanne, on m'a dit que tu étais partie hier. Je suis sûre que tu as déjà retrouvé ma grand-mère chérie là-haut, quelque part, derrière les nuages... Et je sais aussi que désormais, une nouvelle étoile brille dans le ciel et qu'il y a un ange de plus pour veiller sur moi.

A Dieu Jeanne. Je ne t'oublierai pas.

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